Theo Wolters In: Annegret Leiner. Architecture dynamique de la Ligne. Galerie Oeil. Forbach 1993
“Si terrible que soit la vie,
l‘existence de l‘activité créatrice,
sans autre but qu‘elle même, suffit
à la justifier“
Elie FAURE
Dans le travail d‘Annegret LEINER, peut-être plus qu‘ailleurs, le déchiffrage de l‘oeuvre dépend des dispositions du spectateur. L‘humaniste ou le formaliste risquent d‘avoir une approche différente, selon que la recherche s‘oriente vers la découverte d’un message sémantique ou une lecture formelle. L‘Homme, toujours présent dans le travail d‘Annegret LEINER, et dont les attitudes font parfois penser aux études de Michel-Ange, aux dessins de Rodin, ou encore aux expressionnistes allemands, peut accaparer l‘esprit et le placer dans l‘attente de confidences dans le domaine de l‘aventure humaine (tragique le plus souvent). II ne semble pas, si l’on en croit les affirmations de l‘artiste elle-même, que cette approche ait des chances de rejoindre ses intentions. Mais peut-on reprocher à un lecteur d’avoir mal compris l‘auteur qui lui aurait entr‘ouvert des portes qu‘il lui était interdit de franchir, sans l‘avoir averti au préalable?
Alors, que vient faire l‘Homme dans l’oeuvre d‘Annegret LEINER? Cette dernière aurait-elle fait sienne une longue tradition qui, malgré les accidents de parcours, nous conduit de l‘antiquité grecque à nos jours, dans laquelle la figure humaine, quelle illustre le mythe, quelle célèbre les succès du stade, ou honore la divinité, reste toujours un hommage à l‘Homme Universel, centre et raison d‘être de l’univers, où tout conduit à lui, ou rien ne se conçoit sans lui, où les dieux eux-mêmes n’en sont que la dimension éternelle ? Dans la mesure où l’on dépouille cette figure de ses attributs mythiques – qui eussent d‘ailleurs, à la limite, conduit au narcissisme – qu‘on la désacralise, qu‘on la présente dans la neutralité de sa nudité, qu’on la relègue dans l’anonymat, qu‘on la réduise à un sigle de son existence, cette hypothèse est crédible. Picasso affirmait que, quoique l’on fasse, il fallait toujours partir de quelque chose (définition de l‘abstraction, entre autre). Peut-être cette figure est-elle le “tronc” de l’arbre, nécessaire pour que s‘y développe branches et feuillages, peut-être est elle l‘outil, l‘instrument choisi entre tous pour accéder à l‘expression. Elle n‘est en tous cas jamais narrative. Elle est Structure, simple Prétexte, à la limite “Matériau“ pour la construction de l‘image.
Ainsi, la figure humaine ne servant que de support, le véritable objet du travail d’Annegret LEINER se trouverait-il dans la recherche formelle? Cette manière d’agir est très souvent et trop facilement déconsidérée parce qu’elle est attachée, dans l‘esprit de certains, à la gratuité du propos, au mépris du réel et de l‘utile, à l‘indifférence aux préoccupations sociales et historiques, bref, à l‘étalage de l‘égoisme et de la futilité. De plus elle risque de conduire à la recherche du plaisir et du jeu, à la banalité de l‘amusement, à la frivolité du divertissement. Mais si les activités ludiques peuvent paraître inutiles au premier abord, elles n‘en sont pas moins un facteur puissant d‘accroissement de la vitalité, et conduisent le plus souvent vers la Passion, sans laquelle il est difficile d‘imaginer l’existence de l‘artiste. Aussi est-il concevable que ce besoin passionné de “Vivre“ constitue à lui tout seul le moteur de la créativité, qu‘il se manifeste à travers le Jeu comme un simulacre de lutte contre une adversité potentielle, et qu‘elle exige de ce fait une nécessité constante de prise en main de soi-même. Ainsi compris, le Jeu pourrait etre l‘objet de l’art d‘Annegret LEINER, dans la mesure où, ayant établi au préalabIe un système de règIes correspondant à ses conceptions esthétiques, elle essaye, selon ses choix, d‘aboutir au succès de son entreprise, au risque aussi, bien entendu, d‘essuyer un échec. Mais si cette attitude ludique n‘était qu‘occasionnelle, il n‘en reste pas moins vrai, que le discours sur la forme, dans le seul but de suffir à lui-même, justifierait l‘activité créatrice, dès lors que la sincérité du Besoin, et le sérieux de la Recherche sont assurés.
Le Moyen d‘expression privilégié d‘Annegret LEINER est incontestablement la Ligne. Sa manière de la traiter a été analysée et brillamment exposée par Anne-Marie Werner (Der dialektische Charakter der Linie im Werk Annegret Leiners – Annäherung aus der Pragmatik). Nous pourrions en rester là si, en 1989, la couleur n‘avait fait son apparition dans les toiles de l‘artiste, et si cette situation nouvelle ne nous invitait a nous poser des questions: Assistons nous à une évolution progressive du travail d’Annegret LEINER allant du Dessin à la Peinture? Et, dans l‘affirmative, comment s‘opère cette mutation ? L‘existence de la couleur dans un travail plastique ne suffit pas à elle seule pour le qualifier de Peinture (c‘est le cas de graphismes ocre ou de couleur sur papier blanc, de traits à la craie blanche sur taches de couleur, très fréquents dans les toiles d‘Annegret LEINER. Nous restons là dans le domaine du Dessin). La Peinture commence là où la couleur (y compris le noir et le blanc) occupe une surface. Dans les dernières toiles d‘Annegret LEINER, nous constatons qu‘il y a cohabitation des deux techniques (taches et graphismes y sont intimement mêlés). La volonté d‘une évolution vers la Peinture parait de ce fait évidente. Jusqu‘où ira-t-elle? L‘une éliminera-t-elle l‘autre ? C’est peu probable. L‘avenir seul nous le dira.
Les initiés à I‘oeuvre d‘Annegret LEINER n‘ont pas manqué de remarquer, au cours des deux dernières années, un déveIoppement dans la figure humaine, non pas dans le sens de l‘assiduité, mais celui de la Présence. Tout d‘abord pathétique, écrasant son environnement, elle a évolué vers la discrétion, voire l‘effacement, ne laissant parfois sur la toile que des détails, des traces, des soupçons. Cette tendance à la Retenue semble se généraliser dans la conception même de la construction de l‘image. L‘énorme toile d‘araignée que constituait initialement son graphisme semble s‘organiser et se structurer par une différentiation de la densité d‘une part, et l‘éclaircissement des concentrations d‘autre part. De même, les larges plages de couleur se réduisent à des taches dont la distribution dans la toile laisse apparaître des Vides. Le tumulte quelque peu romantique des débuts semble vouloir faire place à un calme réfléchi et mesuré. L‘ensemble marque une volonté affirmée de se diriger vers une Peinture qui intègrerait tout en les conservant, les structures graphiques originelles, dans un esprit de confusion métonymique, sans soucis d‘identification des formes (humaines en particulier), à l‘opposé du cloisonnisme d‘un Gauguin ou d‘un Rouault. On assisterait en somme à l‘évolution vers une Maturité qui conserverait néanmoins toute sa nervosité et sa singulière originalité. Et lorsqu‘il est question ici de singularité dans l‘originalité, il ne s‘agit pas d‘un pléonasme, dans la mesure où I‘originalité du travail d‘Annegret LEINER (si bien analysé par A. M. Werner) se situe dans l‘emploi da la Ligne. La singularité de son oeuvre tient plus exactement au fait qu’elle parait inclassifiable dans l‘histoire de l‘art contemporain, et reste de ce fait un cas unique.
In: Annegret Leiner. Architecture dynamique de la Ligne. Galerie Oeil. Forbach 1993